Article CCP 2020

« A Brétigny, des légumes et des stars pour redonner vie à la base aérienne »

 

Le projet de transformation de l’ancien aéroport militaire de l’Essonne en une ferme bio de 75 hectares et de vastes studios de tournage de films se concrétise.

Au bout de la piste d’atterrissage de l’ancienne base aérienne de Brétigny (Essonne), la construction des serres agricoles est programmée au début de l’été, prélude à la création d’une vaste ferme bio de 75 hectares mêlant maraîchage, élevage et céréales. Un peu plus au Nord, à côté de la tour de contrôle désaffectée, la carlingue d’un Airbus A300 attend l’équipe de tournage d’un « biopic » de Céline Dion, sur ce site appelé à devenir l’un des principaux lieux du cinéma en Ile-de-France : il a déjà accueilli, ces derniers mois, le tournage du film sur Vidocq avec Vincent Cassel, L’Empereur de Paris (2018), et du J’Accuse, de Roman Polanski.

Des légumes et des stars : c’est l’un des cocktails qui donnent corps à la reconversion économique de l’ex-base aérienne 217, un des projets d’aménagement les plus originaux de la région. La communauté d’agglomération Cœur d’Essonne a racheté à l’Etat en 2015, pour 1 euro symbolique, les 300 hectares de prairies traversées par une piste de 3 kilomètres et peuplées de bâtiments hétéroclites. Elle est en passe de réussir son pari de préserver l’identité de ce site mythique de l’histoire des essais aériens, tout en y faisant éclore une « ville économique » diversifiée, porteuse de quelque 10 000 emplois pour ce territoire relégué aux marges du Grand Paris.

C’est un peu l’anti-EuropaCity, ce mégacomplexe de commerces et de loisirs dont la construction sur 80 hectares de terres agricoles du Val-d’Oise rencontre une vive opposition. Ici, pas de parc d’attractions ni de galerie marchande dans les champs, mais la volonté de créer un écosystème économique local, qui n’oublie ni la transition écologique ni la solidarité. « Le mot d’ordre, c’est de pouvoir “vivre et travailler au pays”, éviter les deux heures de transport par jour que subissent de nombreux habitants de l’agglomération », résume Olivier Léonhardt, sénateur (divers gauche) de l’Essonne, à l’origine de cette reconversion. Après les années d’études et de préfiguration, plusieurs ingrédients majeurs de la recette se mettent en place.

2 500 euros nets par mois

L’agriculture, d’abord. « Nous faisons le pari de développer de la nature et de l’agriculture sur une terre d’urbanisation, malgré la pression foncière », revendique Arnaud Trécour, le directeur de la société publique locale (SPL) chargée de piloter l’aménagement de la base. Baptisée « Ferme de l’envol », la future exploitation, portée par l’association Fermes d’avenir, est lancée par quatre premiers exploitants, qui seront bientôt rejoints par d’autres.

« On va commencer par du maraîchage, l’élément le plus rentable et le mieux maîtrisé, mais l’objectif est de faire de la polyculture et de l’élevage de vaches, de moutons, de chèvres, entièrement en bio, sans aucun intrant chimique », explique l’un de ces associés, Laurent Marbot. Un lotissement agricole va être construit sur le site, avec des bâtiments d’exploitation et de vente à la ferme, mais aussi des maisons pour permettre à une partie de la quinzaine de salariés de vivre sur place.

Car ces agriculteurs urbains seront salariés, à 2 500 euros nets par mois, d’une société coopérative dans laquelle ils apportent 10 000 euros de capital social. Un modèle qui permet à chaque paysan-actionnaire non seulement de gagner sa vie, mais d’entrer ou de sortir facilement du collectif. L’objectif est d’atteindre la rentabilité, par de la vente directe et des circuits courts à destination de collectivités, de restaurateurs ou de distributeurs du territoire. Un transformateur de produits bio, la marque Mémé Georgette, prévoit également d’installer une usine sur la base, un investissement de 20 millions d’euros.

Deuxième pilier en construction : le cinéma. Depuis un an, le groupe TSF a créé sur le site un plateau de tournage en extérieur – un « backlot » – et restauré les bâtiments voisins pour les aménager en bureaux de production, en ateliers de décors, en salles de maquillage… Désormais, la société veut aller plus loin, avec le soutien de l’agglomération. Sur 20 hectares, TSF projette d’ajouter à ce vaste « backlot » unique en France pas moins de huit studios, avec des plateaux offrant jusqu’à 4 000 m2. Des dimensions que n’atteignent pas les studios de Bry-sur-Marne ou d’Epinay-sur-Seine, ni la Cité du cinéma de Luc Besson à Saint-Denis.

Pression foncière

« Au moment où les autres sites de tournage en région parisienne sont fragilisés par la pression foncière et immobilière, on a la chance de pouvoir réunir sur un même lieu des plateaux d’une dimension rare, des ateliers, des grands décors extérieurs pérennes, plus la possibilité d’utiliser l’immense espace de la piste pour des cascades ou des scènes de foule, en y ajoutant un décor numérique », s’enthousiasme Thierry de Segonzac, le président de TSF. Avant de mettre en œuvre cet investissement de près de 20 millions d’euros, il reste à mener à bien toutes les procédures d’urbanisme.

D’autres pièces de ce drôle de puzzle se mettent en place. La base accueille un énorme centre de distribution d’Amazon, un pôle d’activités autour des drones civils, une base de chars à voile, une start-up de voitures électriques… Un pôle d’entreprises de la sécurité est aussi à l’étude autour de l’Institut de recherche biomédicale des armées. Autour de la piste, un « parc événementiel » de 50 hectares, laissé libre de constructions, pourra accueillir festivals, promenades et pique-niques. Et l’association Aurore doit y ouvrir un centre d’accueil pour cent réfugiés, qui pourront être formés sur place à des métiers utiles sur la base.

Des dizaines d’hectares restent disponibles. « On croule sous les demandes, mais on prend notre temps, on ne veut surtout pas gaspiller le foncier en disant oui trop vite : on ne veut plus d’entrepôts logistiques », assume Sylvain Tanguy, maire (divers gauche) du Plessis-Pâté et président de la SPL. Pour s’offrir ce luxe d’aller lentement malgré la pression foncière et des coûts d’aménagement élevés – la collectivité a déjà investi plus de 40 millions d’euros sur la base –, les élus demandent aujourd’hui de la souplesse à l’Etat. « L’accord de 2015 prévoit que nous reversions à l’Etat la moitié de la plus-value réalisée sur la vente de chaque terrain… Nous souhaitons un raisonnement économique plus global », plaide M. Léonhardt.

Grégoire Allix, Le Monde, 11 mai 2019