Article CCP 2019

Au Brésil, la boue toxique a tué le fleuve Rio Doce

Contaminations (3/7)

Le 5 novembre 2015, le barrage de Fundao cède. Un tsunami de déchets ensevelit la région, provoquant la plus grande catastrophe écologique du Brésil.

Elcio Souza de Oliveira, 54 ans, peau mate et corps d’athlète, sait à peine lire. Mais la mer est son domaine. « La pêche, j’ai ça dans le sang », confirme-t-il, immodeste. A Regencia, petit village à l’embouchure du Rio Doce, c’est un héros. Les cinq mâchoires d’une de ses prises historiques, cinq requins, trônent encore dans le patio de sa petite maison bleue, non loin d’un mur de photos jaunies immortalisant ses exploits, sa vie. « Tout ça, c’était avant la boue », dit-il, perdant soudain l’éclat de ses yeux noirs.

La vie du petit pêcheur a basculé le 5 novembre 2015. A 650 kilomètres de Regencia, à l’intérieur des terres brésiliennes, dans l’Etat du Minas Gerais, le barrage de Fundao, qui retenait quelque 56,6 millions de mètres cubes de déchets de la mine d’extraction de fer exploitée par Samarco, a cédé, faisant déborder un deuxième barrage de retenue d’eau. Résultat : un tsunami de boue toxique s’est déversé dans la rivière do Carmo, affluent du Rio Doce.

« La pêche, j’ai ça dans le sang », affirme Elcio Souza de Oliveira, 54 ans. A Regencia, petit village à l’embouchure du Rio Doce, c’est un héros.
« La pêche, j’ai ça dans le sang », affirme Elcio Souza de Oliveira, 54 ans. A Regencia, petit village à l’embouchure du Rio Doce, c’est un héros. .

L’équivalent de 140 pétroliers du type de l’Amoco-Cadiz a enseveli de glaise trois villages, asphyxié les poissons, dévasté la faune, la flore, et emporté sur leur passage chevaux, vaches, voitures, fauchant 19 personnes. Les corps, difficilement identifiables, ont été retrouvés démembrés sur dix kilomètres de distance. Quelque 101 affluents du Rio Doce ont été contaminés. Une apocalypse.

A Regencia, la pêche est désormais interdite, et Elcio Souza de Oliveira s’enfonce dans la déprime. « Ils en ont fini avec moi », soupire-t-il, sans désigner autrement les coupables : le groupe Samarco, né de l’alliance entre les géants miniers australien, BHP Billiton, et brésilien, Vale, responsables de la pire catastrophe environnementale que le Brésil ait jamais connue.

A Regencia comme à Linhares, la commune voisine, chacun se souvient de ce qu’il faisait ce jour maudit. A 20 h 30, Andrea Aparecida Ferreira Anchietta était devant son poste de télévision, regardant le JT diffusé par la chaîne Globo. Comme tous les habitants du village, elle n’y a pas cru. « On n’imaginait pas que ça viendrait jusqu’à nous », se souvient-elle. Mais une quinzaine de jours plus tard, le 21 novembre 2015, la boue est arrivée et a contaminé le fleuve Rio Doce jusqu’à l’embouchure. Même la mer était orange.

« Traînée orange »

« Notre vie s’est arrêtée », raconte l’habitante de Linhares. Les poissons morts par milliers ont été ramassés par des volontaires ahuris, incapables de prendre la mesure de la tragédie. La pêche a été interdite, l’eau coupée. Le père d’Andrea Aparecida Ferreira Anchietta, pêcheur comme elle, s’est mis à boire. « Le fleuve était sa vie. Il ne sait plus quoi faire », souffle-t-elle.

En ce mois de mars, les pluies ont remué les fonds du Rio Doce et lui ont redonné cette couleur sidérante, ravivant la blessure d’une région meurtrie. Pendant la saison sèche, le fleuve est moins coloré mais la boue est toujours là, dans les profondeurs. « Quand les bateaux à moteur passent, ça laisse une traînée orange. Les gens ont peur de se baigner, peur de manger du poisson. Il n’y a que les surfeurs qui ont encore le courage d’aller dans l’eau », raconte Helenita Souza Teixeira, 69 ans, présidente de l’association des habitants de Regencia.

A Regencia, à l’embouchure du Rio Doce, seule une poignée d’amateurs se hasarde encore à surfer dans ces vagues à la couleur suspecte.
A Regencia, à l’embouchure du Rio Doce, seule une poignée d’amateurs se hasarde encore à surfer dans ces vagues à la couleur suspecte. .

Petite station balnéaire aux allures bucoliques, Regencia était autrefois prisée des touristes et des sportifs avides des shore breaks (« brisants de rivage »). Depuis la tragédie, seuls les journalistes et les biologistes se hasardent dans le coin aux côtés d’une poignée d’admirateurs de Kelly Slater capables de surfer dans ces vagues à la couleur suspecte.

« Ici, avant, il y avait de l’artisanat, des tortues, du poisson frais. Depuis la boue, six pousadas [hôtels] ont fermé », enrage Helenita Souza Teixeira. La vieille dame qui, enfant, jouait à sauter dans le fleuve et à pêcher les crevettes, hésite entre chagrin et colère. « Qu’on ne nous dise pas qu’avec les nouvelles technologies on ne peut rien faire ! Ils pourraient retirer toute cette boue s’ils y mettaient un peu de bonne volonté. Samarco attend qu’on meure. Qu’on oublie. Ils nous endorment en construisant des parkings, en organisant des concerts, en offrant de l’argent. Mais il y a des choses qui ne s’achètent pas ! »

Les récits de pêche qui animaient la bourgade ont fait place à la torpeur. Les habitants, impuissants, indolents, écrasés par la chaleur tropicale, tuent l’ennui sans imaginer de futur. Francisco Eusebio, 58 ans, pêcheur depuis ses 12 ans, occupe ses journées à réparer ses filets dans sa petite cabane de bois face au lagon. Pourquoi ? « Je ne sais pas », lâche-t-il d’une voix monocorde. L’activité reste interdite à moins de s’éloigner des côtes. Ceux qui osent, malgré tout, poser leurs filets plus près du rivage ne rapportent que des poissons aux branchies atrophiées que personne n’aura l’audace de manger. Atone depuis un accident vasculaire cérébral, Francisco Eusebio n’attend plus qu’une chose : l’indemnisation de Samarco.

« Ils nous endorment en construisant des parkings, en organisant des concerts, en offrant de l’argent. Mais il y a des choses qui ne s’achètent pas ! »
Helenita Souza Teixeira

Le groupe déverse son argent comme pour racheter ses péchés. A la fin mai, 885 millions de reais (environ 200 millions d’euros) avaient été distribués aux victimes directes et indirectes de la catastrophe. Une paille au regard des sommes encore attendues et une poussière au vu des bénéfices de Vale ou BHP Billiton.

Condamnée à payer les dommages d’un drame aux conséquences encore incalculables, Samarco a conclu un accord avec les autorités brésiliennes. En mars 2016, la fondation Renova a été créée avec un budget de 20 milliards de reais apporté par Samarco, BHP Billiton et Vale pour financer les recherches et indemniser les populations jusqu’en 2030. Au-delà des « cartao » − un petit pécule de l’ordre de 1 000 reais par mois versé aux habitants des zones touchées −, les pêcheurs, commerçants, hôteliers sont progressivement dédommagés à hauteur de plusieurs dizaines de milliers de reais. Des sommes qui étourdissent les plus humbles et suscitent chez les autres rancœurs, jalousies mesquines et opportunisme.

Lorsque le barrage a rompu, il a déversé 56,6 millions de mètres cubes de matières contaminées dans le Rio Doce.
Lorsque le barrage a rompu, il a déversé 56,6 millions de mètres cubes de matières contaminées dans le Rio Doce. .

« La tragédie a complètement déstructuré la région », observe Joao Carlos Thomé, du centre Tamar, chargé depuis les années 1970 de protéger les tortues marines. L’océanographe coordonne aujourd’hui une partie des recherches financées par Renova. « Aux lendemains de la catastrophe, c’est bien simple : toute la table des métaux lourds était présente à des niveaux parfois cinquante fois supérieurs aux normes », explique-t-il, énumérant l’arsenic, le plomb, l’aluminium, le cuivre, le silicate de sodium, le vanadium… Deux ans après la déferlante de boue, au terme de sept expéditions marines, les relevés effectués dans l’eau de mer sont encourageants. La concentration en fer, en aluminium et en manganèse est encore élevée, mais « les éléments les plus dangereux affichent désormais des niveaux tolérables », dit-il.

« Personne n’est coupable »

Les analyses de l’eau du fleuve sont plus difficiles à interpréter, car le Rio Doce continue de charrier la boue collée sur ses berges et dans ses fonds. Et l’expert n’est guère optimiste. « Ici, il y avait quarante espèces de zooplanctons, il n’y en a plus que dix-huit. Cette disparition sera-t-elle temporaire ? Définitive ? Quels seront les effets sur la faune marine ? Sur la chaîne alimentaire ? Pour combien de temps ? On est encore incapable de le mesurer, déplore-t-il. Nous avons observé des traces d’oxydation sur le corail d’Abrolhos [archipel au large du Brésil]. A 200 kilomètres d’ici. »

En remontant le fleuve, par la grand-route, le même spectacle orange s’étire sur des centaines de kilomètres. A Itapina, petite ville posée sur les rives du Rio Doce, Joana Brau, ancienne lavandière aujourd’hui retraitée, se souvient des heures passées à pleurer devant le fleuve, accoudée à sa fenêtre. « Ils nous ont enlevé une partie de nous », dit-elle. Pourtant, la vieille femme, privée d’emploi depuis belle lurette avec la généralisation des machines à laver, n’en veut ni à Samarco ni à l’Etat brésilien, régulièrement accusé de complaisance avec les entreprises minières. « Personne n’est coupable », pense-t-elle. Et précise : « J’ai toujours été bien traitée par Samarco. » Joana Brau reçoit 968 reais mensuels de la part de Renova.

« Ils nous ont enlevé une partie de nous », dit Joana Brau, ancienne lavandière à Itapina, rencontrée en mars.
« Ils nous ont enlevé une partie de nous », dit Joana Brau, ancienne lavandière à Itapina, rencontrée en mars. .

En arrivant à Mariana, commune de l’Etat du Minas Gerais où siège Samarco, l’indulgence envers l’entreprise se fait plus explicite. Elle s’affiche sur les murs à coups de tags appelant à la réouverture de la mine. Depuis la catastrophe, le chômage a bondi. Samarco a dû cesser ses activités et a licencié la moitié de son personnel (plus de 1 500 personnes), privant de travail quelque 3 000 sous-traitants et affectant plusieurs dizaines de milliers d’emplois indirects. « Ici, on attend tous que la mine reprenne », confie une employée du groupe, qui a voulu rester anonyme.

Samarco s’y attelle : l’entreprise a déjà obtenu une première autorisation délivrée en 2017 par le gouvernement de l’Etat du Minas Gerais, sans doute davantage préoccupé par l’emploi et les retombées fiscales d’un groupe milliardaire que par les questions environnementales.

« La reprise des activités, si elle a bien lieu, ne se fera que très graduellement, et nous n’utiliserons plus les mêmes procédés », jure l’attachée de presse du groupe. De fait, la méthode employée jusqu’en 2015 par Samarco pour retenir les déchets miniers, la moins coûteuse et la plus dangereuse, est désormais interdite au Brésil. « On a appris de nos erreurs. L’entreprise a de nombreux regrets. Il n’y a pas une seconde où on n’y pense pas », confesse Eduardo Moreira, ingénieur de Samarco qui montre les travaux de réparation autour du barrage effondré.

« Les déchets sont non toxiques »

Le chantier, étalé sur des kilomètres, a l’allure d’une vallée éventrée. Ce trou béant était utilisé par le groupe depuis son arrivée en 1977 pour y stocker ses déchets. Alors que la mine est à l’arrêt depuis le 5 novembre 2015, Samarco, entièrement financée par ses actionnaires, s’est consacrée à consolider Fundao. « L’enjeu est d’éviter que ce qui restait de boue, soit 5 millions de mètres cubes, ne fuite à nouveau vers le fleuve », détaille M. Moreira. Le barrage est surveillé par des radars et des caméras de surveillance ; des alarmes ont été disposées à tous les points stratégiques. Des alarmes qui, le jour du drame, étaient cruellement absentes.

« On ne peut pas ramener les vies, mais on travaille à la réparation des maux », assure M. Moreira. L’ingénieur enchaîne sa démonstration sur les travaux de stabilisation d’un autre barrage, plus ancien, celui de Germano, situé quelques mètres au-dessus de Fundao. L’éventuelle rupture de l’ouvrage, créé dans les années 1980 et fermé depuis 2007, donne le vertige : la retenue contient 730 millions de m3 de déchets miniers.

« Les déchets sont non toxiques, précise Eduardo Moreira, qui assure que la mine n’utilisait aucun produit autre que du sable et de l’eau pour extraire le fer. L’arsenic détecté dans la boue est typique de l’extraction de l’or. Le métal était probablement déjà présent au fond du fleuve et a été remué par la force de l’eau. Le Rio Doce a derrière lui 200 ans d’exploration minière. »

Le tsunami de boue a pollué 650 km de fleuve, qu’on surnomme désormais le fleuve mort.
Le tsunami de boue a pollué 650 km de fleuve, qu’on surnomme désormais le fleuve mort. SAMUEL BOLLENDORFF POUR LE MONDE

Les travaux censés assurer la rédemption de Samarco mènent jusqu’au fin fond de la vallée, où fut enseveli le village de Bento Rodrigues. C’est ici, à quelques jets de pierre d’une église du XVIIIe siècle dont il ne reste que les ruines, que se trouvait la maison de Jose de Nascimento de Jesus, 72 ans, et de son épouse Maria Irene de Deus. Le fantôme de leur maison démolie par la boue est aujourd’hui noyé sous un lac saumâtre mis en place par Samarco dans le cadre de ses travaux de « stabilisation ».

L’évocation du nom de l’entreprise honnie fait crisper les mâchoires de M. de Jesus. La catastrophe, il s’en souvient comme si c’était hier. C’était vers 16 heures. Il y eut d’abord cette odeur pestilentielle. « D’ordures, de moisi », dit-il. Puis les cris, l’affolement. L’homme a simplement eu le temps de sortir de son jardin et de sauter torse nu dans la voiture d’un voisin pour se réfugier, avec son épouse, dans le haut du village. « Je n’ai rien emporté, rien d’autre que ma vie », raconte-t-il.

Relogé temporairement au rez-de-chaussée d’un immeuble moderne de Mariana, Jose de Nascimento de Jesus n’est retourné qu’une fois à Bento Rodrigues. Trop de souvenirs. Trop de tristesse. L’ancien président de l’association des habitants se consacre aujourd’hui au suivi des audiences de Samarco devant la justice, à Belo Horizonte comme à Brasilia. « Je me mets au premier rang, face à leurs avocats », dit-il. L’homme, petit corps frêle et visage buriné, n’a raté aucune convocation, sauf celle de la mi-mars, pour cause d’opération chirurgicale – « mon cœur ne battait plus ».

« Faune et flore bouleversées »

Il n’en doute pas : ces tracas de santé sont liés aux tourments de sa nouvelle vie. « On est dans l’incertitude. Ça fait deux ans que Samarco doit reconstruire notre village et il n’y a toujours rien. » Deux ans que Jose de Nascimento de Jesus ne fait plus son fromage, deux ans qu’il ne fête plus les anniversaires en famille, deux ans qu’il tente, en vain, de prendre des nouvelles de ses anciens voisins aujourd’hui éparpillés.

« La tragédie du Rio Doce est une des pires catastrophes environnementales de l’histoire, mais c’est aussi un désastre social », estime Roberto Waack. Le président-directeur de la fondation Renova, qui a côtoyé le monde de l’entreprise et celui des organisations non gouvernementales écologistes, orchestre un travail de Sisyphe : contenir, stabiliser – et nettoyer dans le meilleur des cas – une boue étalée sur quelque 650 kilomètres. « La faune et la flore ont été bouleversées. On ne sait pas quels effets tout cela aura sur la biodiversité », confie le biologiste.

A quelques mètres en aval de la vallée éventrée, le village de Bento Rodrigues, 620 habitants, a été rayé de la carte, englouti sous des millions de tonnes de déchets.
A quelques mètres en aval de la vallée éventrée, le village de Bento Rodrigues, 620 habitants, a été rayé de la carte, englouti sous des millions de tonnes de déchets. .

Dans un pays où l’agrobusiness et l’exploitation minière ont les faveurs du pouvoir, M. Waack constate avec dépit que « l’événement n’a pas réveillé les consciences », ni celle de la société brésilienne ni celle du gouvernement. Seules « les entreprises ont compris les méfaits sur leur réputation ».

Habile, déconcertant, contradictoire, le patron de Renova assure aujourd’hui être en mesure de « stabiliser définitivement » les choses d’ici trois ans. Et faire retrouver au Rio Doce son allure d’avant la catastrophe sur les 100 premiers kilomètres affectés. Un délai bien court, a priori, pour réparer un désastre environnemental qui a pollué 101 affluents du Rio Doce et dont les effets restent, en grande partie, incalculables.

« On ne nettoiera pas complètement le fleuve, seulement les dégâts causés par Samarco, précise M. Waack. Au-delà de la catastrophe de 2015, le Rio Doce a aussi été victime d’un “désastre silencieux” depuis plus de 200 ans. » Evoquant la pollution des eaux entamée dès l’arrivée des colons portugais assoiffés d’or, il rappelle que le Rio Doce était, avant même d’être envahi par la boue, l’un des fleuves les plus dégradés du Brésil. L’absence de traitement des eaux dans près de 80 % des villes qui bordent le fleuve et ses affluents, et y déversent directement leurs égouts, lui donne raison.

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Ce discours déroutant mêlant déculpabilisation et enthousiasme est relayé sur le terrain par les équipes de Renova chargées d’évaluer et de réparer les dommages environnementaux. Aux abords de Paracatu, autre village détruit, la tâche principale fut d’empêcher que la boue encore collée sur les rives ne retombe dans l’eau du fleuve. Pour faire barrage, une dizaine d’espèces légumineuses ont été plantées sur les berges, renforcées de-ci de-là par des tas de pierres. A en croire Giorgio Peixoto, ingénieur civil géotechnique recruté par la fondation, l’opération est un succès. « En période de sécheresse, on voit même le fond du fleuve ! ».

Les employés de Renova travaillent aussi à la récupération de la flore. Dans les terres tapissées de boue, Giorgio Peixoto et ses confrères ont semé diverses espèces pour observer la repousse. Deux ans plus tard, les arbres vivent et respirent. « On ne dit pas que c’est merveilleux, mais on avance », insiste l’ingénieur. Reste quelques inconnues : les fruits qui naîtront de ces arbres posés sur un sol contaminé seront-ils sains ? Dans quelle mesure le bétail qui se nourrira de cette herbe polluée sera-t-il contaminé ? « On manque de transparence et de contrôle sur les effets de la contamination de l’eau. Il faut mener encore diverses études indépendantes », plaide Fabiana Alves, spécialiste du changement climatique chez Greenpeace Brésil.

« Plus rien ne pousse ! »

Assise dans le salon de sa maison de Barra Funda, petite ville recouverte de boue en 2015, Elaine de Mello Etrusco Carneiro partage ces soupçons. « On a retrouvé des métaux lourds dans les cheveux et le sang des habitants. Les enfants et les vieux ont des problèmes respiratoires à cause de la poussière qu’a ramenée la boue. Et Samarco ne cesse de dire que ce n’est pas toxique ! Ils mentent. » Enragée, l’institutrice nous amène au fond de son jardin, qui a été recouvert d’un tapis de boue le jour fatidique. « Je me suis battue pour qu’ils l’enlèvent et ils ne l’ont fait que de façon superficielle. Et regardez, plus rien ne pousse ! »

Mobilisée comme une partie des habitants de la ville, la femme évoque aussi les moustiques, devenus exaspérants, la fièvre jaune qui a fait sa réapparition dans la région, et les crapauds ou les poissons qui ont quasiment tous disparu. « On ne fait pas confiance à cette entreprise », poursuit-elle, déterminée à lancer une analyse indépendante pour mesurer, de son côté, la qualité de l’eau.

« On a retrouvé des métaux lourds dans les cheveux et le sang des habitants », dit Elaine de Mello Etrusco Carneiro, institutrice à Barra Funda.
« On a retrouvé des métaux lourds dans les cheveux et le sang des habitants », dit Elaine de Mello Etrusco Carneiro, institutrice à Barra Funda. .

La bonne foi de Samarco est, de fait, mise à mal par son attitude depuis la catastrophe. L’entreprise tente de minimiser ou d’habiller les faits alors que les résultats de l’enquête sur les causes du désastre tendent à démontrer une négligence coupable. Menées par le policier Rodrigo Bustamante, les investigations ont conduit à poursuivre Samarco, BHP Billiton et Vale pour « crime environnemental ». Vingt et une personnes des sociétés mentionnées sont également accusées d’« homicide volontaire », et risquent trente ans de prison, tandis qu’un ingénieur de la société VogBr, consultant de Samarco, est poursuivi pour « présentation de rapport environnemental falsifié ».

« Dès 2008, Samarco avait connaissance de problèmes multiples du barrage. Plutôt que de stopper l’activité et de mener les réparations, ils ont, par appât du gain, rafistolé l’ouvrage par petits bouts. Tout l’historique de l’entreprise montre que la catastrophe aurait pu et aurait dû être évitée », explique le policier.

Suspendues six mois à la demande de Samarco et de ses actionnaires, qui réclament l’annulation de la procédure en arguant de la présence de preuves « illégitimes », les poursuites ont repris leur cours en novembre 2017. Mais à Regencia, Bento Rodrigues ou Linhares, personne n’a attendu les résultats de l’enquête pour déclarer Samarco coupable d’avoir détruit leurs vies.

Claire Gatinois, Le Monde, 04 septembre 2018